Pascal Quignard, Il n’y a pas de place pour la mort

Plus les années passent et plus j’exige que mon geste soit léger, un sourire entendu, une caresse simplement ébauchée, suspendue dans l’air, lorsque l’énigmatique pulsion de rendre compte de mes lectures me reprend. Dans le cas du dernier roman de Pascal Quignard (qui n’a de roman que le nom tant il échappe à toute forme convenue et nous perd dans des dédales pourtant elliptiques où l’on ne sait plus exactement ce qu’il se trame), dans son cas, il me faudrait écrire le silence quiet, les yeux grands ouverts, qui suivent souvent une page qui vient étinceler au milieu de celles qui ne se sont pas révélées à moi – car tout ne nous est pas destiné, toujours, et ces trous d’air sans complice n’invalident aucun vol pour autant.

C’était écrit gros et j’ai tardé à comprendre. Faux livre, pestai-je, remplissage, écarquillement pour yeux secs. Et puis, soudain, la concision aérée m’a parue plus dense, l’ami s’est dessiné derrière, et je l’ai reconnu.

Pascal Quignard a toujours l’air de fomenter un secret puissant dans l’antichambre de sa mémoire. C’est grisant autant que profond, et constamment nourri des Anciens et des Modernes, mais jamais des contemporains, grand bien nous fasse.

Me trouvant, comme lectrice, au point exact où l’amour ne m’est plus qu’une légende face à laquelle je m’accorde la douceur de n’avoir aucun avis, comme un vieux Grec devant ses mythologies, je ne vous arroserai sans doute pas, ce jour, d’une effusion fluviale comme il a pu s’en trouver par le passé, gorgée de bien d’autres appétits que les seuls livres dont elle semblait jaillir. Je laisse le ruisseau s’échapper de mes mains et abreuver quelques brins dans le besoin. Tout reverdira, et Quignard mieux que quiconque sait quel hiver nous saluerions si nous nous retournions. Mais je préfère sortir Eurydice de là, je ne me retournerai donc pas.

Pascal Quignard, Il n’y a pas de place pour la mort, Éditions hardies, 2026, 152 pages.

Extraits :

Je n’étais pas parti pour revenir un jour.

Nous ne sommes pas nés pour revenir un jour

*

Le temps ronge la solidité, point la beauté. En l’amaigrissant, en le décolorant, en l’érodant, le temps l’exhausse même.

le froid apporte une sorte de lenteur et de contraction à ce qu’il transit, de grâce à ce qu’il abrège.

*

Comme il y a des traumatismes sans coups, sans lésions apparentes, il y a des peines qui, surgissant du fond de nous, nous sont pour toujours mystérieuses. […]

Il se trouve des souffrances qui n’ont pas été souffertes et qui dégorgent, dévalent, comme les naissances, avec neuf mois de retard, ou même plusieurs années. […]

C’est une sorte de désolation énigmatique devant des bâtiments pourtant tout neufs, des squares coquets et fleuris, des vastes avenues. Tout a été réédifié, tout est parfait, mais la ville manque.

*

Écrire plonge.

La musique est une façon de s’évanouir dans l’émotion.

La danse est une façon de tomber dans le jour.

*

Le Japon est comme l’Islande. Ce sont des bibliothèques. Ces îles extrêmes, poissonneuses, éruptives et glacées, pleines de brumes et de lumière rasante, si latérale, morceaux de lave chancelante — furent les deux territoires les plus lettrés de la terre.

Paméla Ramos

Née en 1980 en France, ancienne libraire, je travaille dans l'édition et la communication. Mes chroniques ici postées sont le reflet de ma passion principale : lire. Elles découlent de choix parfaitement libres et ne sont jamais rémunérées. Lorsqu'un livre m'a été offert, je l'indique.

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